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Depuis le vendredi 22 mai, le Sénégal connaît une conjoncture d’une densité exceptionnelle, où se mêlent bouleversements institutionnels, recompositions politiques et interrogations sociales. Le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko par le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, la démission du président de l’Assemblée nationale, la convocation des députés en vue de la réintégration parlementaire de l’ancien chef du gouvernement, ainsi que la nomination d’un nouveau Premier ministre, ont installé le pays dans un vertige. À cette effervescence politique s’ajoutent les célébrations de la Pentecôte et une Tabaski qui sera observée à des dates distinctes, conférant à l’actualité nationale une tonalité singulière. Jamais, en si peu de temps, autant d’événements ne se sont télescopés, donnant le sentiment d’un pays engagé dans une transition dont nul ne saurait encore mesurer pleinement les contours ni les conséquences.

Le feuilleton politique ouvert au sommet de l’État sénégalais depuis le vendredi 22 mai 2026, avec le limogeage de Ousmane Sonko, a connu un autre épisode avec la démission intervenue deux jours plus tard  du président de l’Assemblée nationale. Cette succession rapide d’événements, installe le pays dans une phase de recomposition institutionnelle dont les implications politiques et juridiques continuent d’alimenter les débats.

Dans une déclaration publiée le 24 mai sur sa page Facebook, Malick Ndiaye qui avait été élu le 2 décembre 2024 à la tête de la quinzième législature avec 134 voix sur 163 suffrages exprimés, a annoncé son départ de la présidence de l’Assemblée nationale en évoquant « une profonde réflexion, mûrie dans le silence, la responsabilité et le sens de l’État ». L’ancien ministre des Transports a précisé qu’il s’agissait d’un « choix personnel », guidé par « la responsabilité publique » ainsi que par « l’intérêt supérieur de la Nation ». Sans jamais faire explicitement référence aux tensions politiques actuelles, le désormais ex-président du Parlement a néanmoins insisté sur la nécessité de préserver « la stabilité des institutions », « le dialogue républicain », « la paix civile » et « la cohésion nationale ».

Dans son message d’adieu, il a dressé un bilan axé sur les efforts entrepris pour renforcer le rôle de l’Assemblée nationale, promouvoir davantage de transparence et accroître le rayonnement de l’institution tant sur le plan national qu’international. Il a également exprimé sa gratitude à l’endroit des députés de la majorité comme de l’opposition, du Bureau de l’Assemblée nationale, de l’administration parlementaire ainsi que des membres de son cabinet. Des remerciements appuyés ont aussi été adressés aux militants et responsables du Pastef, dont il a salué l’engagement et la fidélité aux idéaux de transformation politique portés par le parti au pouvoir.

Toutefois, au-delà des considérations institutionnelles avancées par l’intéressé, cette démission intervient dans un contexte politique particulièrement sensible. Deux jours auparavant, le président Bassirou Diomaye Faye avait mis fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko ainsi qu’à celles de son gouvernement, ouvrant une crise politique au sommet de l’exécutif. Ce limogeage, survenu après plusieurs semaines de tensions entre la présidence de la République et la Primature, a immédiatement ravivé les spéculations autour d’un éventuel retour d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale.

C’est ce qu’a fait le Bureau de l’Assemblée nationale, réuni dimanche 24 mai à 15 heures, qui a examiné et validé la demande de réintégration du leader du Pastef, lui permettant de retrouver son mandat de député. Dans le même temps, la démission de Malick Ndiaye de la présidence de l’institution a été officiellement constatée. À l’issue de cette réunion, la Conférence des présidents a fixé à aujourd’hui, mardi 26 mai, l’élection du nouveau président de l’Assemblée nationale.

Cette éventualité nourrit les conjectures sur une possible accession d’Ousmane Sonko au perchoir. Dans une Assemblée nationale largement dominée par le Pastef, qui dispose de 130 députés sur 165, l’hypothèse apparaît politiquement crédible. Elle n’en demeure pas moins entourée d’importantes controverses juridiques portant sur le statut même de député de l’ancien Premier ministre.

Le débat, particulièrement nourri dans les milieux politiques et universitaires, repose sur l’interprétation des dispositions constitutionnelles relatives à l’incompatibilité entre les fonctions gouvernementales et le mandat parlementaire. Au moment des élections législatives de novembre 2024, Ousmane Sonko occupait déjà les fonctions de Premier ministre. Selon certains juristes et responsables politiques, cette situation aurait automatiquement entraîné la perte de son mandat parlementaire dès son élection, dans la mesure où il n’aurait jamais effectivement exercé celui-ci ni procédé à une suspension formelle de son mandat.

Les tenants de cette thèse soutiennent que le chef du Pastef aurait dû, pour préserver son mandat de député, démissionner préalablement de la Primature après son élection, avant d’être éventuellement reconduit dans ses fonctions gouvernementales. En l’absence d’une telle procédure, ils estiment que le mandat parlementaire aurait été définitivement perdu et ne pourrait donc faire l’objet d’aucune réintégration.

À l’inverse, les responsables du Pastef réfutent catégoriquement cette interprétation. Ils avancent qu’Ousmane Sonko avait bel et bien introduit une demande de suspension de son mandat de député, conformément aux pratiques parlementaires en vigueur, et considèrent dès lors sa réintégration comme parfaitement régulière. Pour eux, le débat est avant tout politique et traduit les résistances suscitées par le poids de l’ancien Premier ministre dans le paysage institutionnel sénégalais.

L’enjeu dépasse en réalité la seule question procédurale. Si Ousmane Sonko venait à accéder à la présidence de l’Assemblée nationale, il prendrait la tête du pouvoir législatif dans un contexte marqué par des relations désormais manifestement tendues avec le chef de l’État. Une telle configuration institutionnelle ouvrirait un nouveau tournant dans l’évolution du régime, avec la possibilité de voir émerger des rapports de force inédits entre l’Exécutif et le Parlement.

À travers cette succession accélérée de démissions, de limogeages et de réajustements institutionnels, le Sénégal traverse un moment politique d’une rare intensité. Les prochains jours, marqués par l’élection du nouveau président de l’Assemblée nationale et la composition d’un nouveau gouvernement, devraient permettre de mesurer l’ampleur réelle des recompositions en cours au sein du pouvoir et leurs conséquences sur la stabilité des institutions républicaines.

Henriette Niang Kandé

Sud quotidien

editor

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