Dans sa publication du bilan définitif des décès issus de la répression des dernières manifestations politiques au Sénégal, survenues entre mars 2021 et février 2024, un consortium de journalistes, de cartographes et de scientifiques de données semble faire table rase sur ce tous les chiffres qui avaient été avancés jusque-là par les organisations de la société civile, ou même le gouvernement. Car, le Collectif “CartograFreeSenegal”, puisque c’est de lui qu’il s’agit, constate, pour s’en désoler, que “dans le feu de l’action, de nombreuses informations non vérifiées ont circulé sur les réseaux sociaux.”
“En réponse, nous avons établi un lien sûr et direct avec les familles des victimes afin d’authentifier chaque décès. Pour chaque cas, au moins un journaliste a été chargé de la documentation, examinant certificats d’autopsie, photos et vidéos, ainsi que témoignages des proches, des témoins oculaires et du personnel médical”, précisent-ils dans la foulée.
Grâce à la mobilisation des membres du collectif, un maillage complet du territoire national a été réalisé pour recenser les victimes entre mars 2021 et février 2024, avec la collaboration d’Amnesty International pour les données antérieures à juin 2023, selon le rapport. Et à l’occasion du quatrième anniversaire de la mort de Cheikh Coly, une des victimes de cette répression, le collectif publie son bilan définitif des décès liés à la répression des manifestations politiques sur la période. Créé au lendemain du soulèvement populaire de juin 2023, le collectif, réunissant une quarantaine de journalistes, cartographes et scientifiques des données, s’est attaché à établir un bilan précis des victimes recensées, souligne le document. “Les résultats obtenus illustrent l’ampleur de la violence exercée au cours de ces trois années”, regrette le Collectif.
En effet, à en croire leurs données, 65 morts ont été recensés, dont 51 tués par balles (soit 81% du total). Les régions de Dakar et Ziguinchor ont payé le plus lourd tribut, avec respectivement 40 et 19 morts, ajoutera-t-il. Quant à l’âge moyen des victimes, il est de 26 ans, pour la plus jeune, qui avait 14 ans ; 65 ans, pour la plus âgée.
Selon le même consortium, près de la moitié des victimes étaient ouvriers ou mécaniciens, et un quart étaient élèves ou étudiants. Non sans préciser que les données collectées sont mises en libre accès et disponibles pour l’ensemble des médias et acteurs de la société civile.
Seulement, ce nombre contredit celui fourni par l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD), en collaboration avec le ministère de la Justice, dans le cadre de l’indemnisation des victimes de ces évènements. Car, alors même que le travail d’identification n’avait pas été bouclé, l’ANSD et le Ministère de la justice avaient dénombré, le 31 janvier dernier, 79 personnes décédées dans ces mêmes circonstances ; à côté de 2 172 autres victimes de ces événements, dont des ex-détenus politiques.
La ministre de la Famille et des solidarités avait annoncé le même jour leur indemnisation dès lors qu’elles sont reconnues comme étant des victimes. Dans les nouvelles mesures prises par le gouvernement à leur endroit, Maïmouna Dièye avait annoncé l’octroi d’un montant de dix millions (10 000 000) de francs CFA à chaque famille de personne décédée assortie de l’admission des orphelins mineurs au statut de Pupilles de la Nation ; l’enrôlement des familles dans les programmes sociaux du gouvernement (Bourses de Sécurité familiale, Couverture Sanitaire Universelle, Carte d’Égalité des Chances etc…), suivant des modalités à définir ; la facilitation à l’accès aux financements à travers les mécanismes de la Délégation générale à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ), du Fonds national de Crédit pour les Femmes et du Fonds national de Promotion de l’Entrepreneuriat Féminin.
En plus d’une allocation forfaitaire de 500 000 F Cfa, tout ex-détenu ou autre victime, blessé ou malade, figurant dans la base de données établie par l’ANSD, en relation avec le Ministère de la Justice, les sources policières, les représentants de victimes et ceux de la société civile, en lien direct avec les événements indiqués, le gouvernement va assurer la prise en charge médicale et psychosociale, en même temps que les membres de leurs familles.
Pour rappel, le 4 mars 2021, c’est-à-dire il y a justement 5 ans, Cheikh Coly, élève de 20 ans à Bignona, tombait sous une balle en plein cœur lors de la répression des manifestations déclenchées par l’arrestation, la veille, d’Ousmane Sonko, alors opposant. Il devenait ainsi la première victime de la séquence de répression politique la plus meurtrière qu’ait connue le Sénégal depuis 60 ans. Au cours des trois années suivantes, des dizaines d’autres citoyens ont été tués par les forces de défense et de sécurité (FDS), entre mars 2021 et février 2024.
Amadou DIA
