L’enquête de la Dsc sur «Seyp Sénégal » a mis à nu les pratiques d’une mafia extrêmement
bien organisée.
Une première vague a été déférée devant le Pool judiciaire financier, compétent en la matière, pour association de malfaiteurs, escroquerie en ligne en bande organisée transnationale et blanchiment de capitaux. Une information judiciaire a été ouverte par le juge du troisième cabinet financier. Nos révélations.
Ibra Seck (instituteur décisionnaire et directeur du centre Seyp de Rufisque), Aléle Dia (agente des Postes et chefndu centre Seyp d’Hann Maristes à Dakar) ; Mamadou Lamine Ndiaye (directeur de l’école primaire Nianiar de Sandiara et chef du centre Seyp de Mbour) et Babaly Ly (responsable portefeuille Business à Orabank‐Agence des Parcelles assainies/Dakar) constituent la première vague des personnes arrêtées dans l’affaire Seyp Sénégal. L’affaire commence, comme nous le révélions, par la plainte de 7 présumées victimes. Lors de leurs auditions, les plaignants ont déclaré avoir été frauduleusement attirés par le système fallacieux mis en place par les cyberdélinquants, ce qui leur a causé un préjudice estimé à plusieurs milliards de Fcfa.En substance, les victimes ont unanimement décrit un mécanisme basé sur des versements progressifs de fonds, à travers des paliers tarifaires appelés P1 à P9, censés générer des revenus journaliers en contrepartie du visionnage de contenus vidéo. Toutefois, les gains escomptés ne leur ont jamais été reversés, et toutes les tentatives de retrait ont donné lieu à des messages incitatifs, les encourageant plutôt à investir davantage, voire à recruter de nouveaux membres. Ce faisant, les versements ont été orientés vers des interfaces de paiement telles que Sunutech, Income et PixeLov.
Des revenus journaliers en contrepartie du visionnage de contenus vidéos
Les premières investigations de la Dsc ont permis l’identifica‐ tion de plusieurs individus soupçonnés d’avoir pris une part active dans la commission des faits. En effet, Aléle Dia, agente des Postes, recrutée par l’entremise de la plateforme Seyp Sénégal, convoquée. Il résulte de ses déclarations et des élé‐ ments recueillis par la Dsc qu’elle aurait joué un rôle cen‐ tral et structurant dans la mise en œuvre locale du mécanisme frauduleux. Sous la supervision constante d’un profil anonyme dénommé « Seyp Zoé Officiel », avec lequel elle entretenait des échanges quotidiens via l’application WhatsApp, Aléle Dia a assuré l’ouverture, l’organisation et la gestion administrative et opérationnelle d’un bureau Seyp, notamment dans le quartier de Hann Maristes à Dakar. Elle a reconnu avoir supervisé un groupe d’adhérents dépas‐ sant 700 membres, auquel elle apportait un appui dans les démarches d’inscription, le suivi des niveaux P et la compréhension des consignes diffusées par ses supérieurs. Aléle Dia a également procédé à la recherche, la sélection et la location des locaux destinés à abriter les activités de la plateforme Seyp sur le territoire national. Ces démarches ont conduit à l’installation d’un bureau physique, situé à Hann Maristes, présenté officiellement comme un point d’ancrage de la structure frauduleuse. Il a été précisé au cours de l’audition que ce site avait été affilié à la société individuelle Niola Group, entité que Aléle Dia avait créée et qui servait de façade légale au bureau ouvert sous l’appellation «Centre service Hann Maristes Seyp ». Cette opération s’est faite à l’initiative et sous les directives de la dénommée Zoé, avec des fonds partiels (400 000 Fcfa) envoyés par cette dernière pour la prise en charge de la caution locative et des pre‐ mières charges. Par la suite, la Aléle Dia a pris en charge l’équi‐ pement et l’aménagement des‐ dits locaux, mobilisant des ressources matérielles telles que le mobilier, la mise en place d’une connexion internet fonctionnelle et l’acquisition de fournitures nécessaires au
fonctionnement du centre. Elle a également supervisé l’engagement de ressources humaines de proximité, notamment l’embauche d’une femme de ménage et d’autres prestataires chargés de l’entretien et de la tenue des lieux. Selon ses déclarations, ces dépenses ont été couvertes par
ses ressources personnelles, en attente d’un remboursement qui ne s’est pas matérialisé.
« Centre service Hann Maristes Seyp », les débuts d’une vaste arnaque
Cependant, l’exploitation technique de son téléphone portable a mis en lumière des
échanges détaillés et hiérarchisés, démontrant une coordination étroite avec ses supérieurs,
ainsi que sa participation active à l’ancrage territorial de la fraude. Elle a déclaré avoir reçu
la somme de 400 000 Fcfa à titre de soutien pour l’installa‐ tion du bureau, ainsi qu’un ensemble de flux financiers qu’elle évalue comme des rem‐ boursements de frais, alors même que l’analyse des mou‐ vements identifiés via Sunutech / Wave atteste d’un montant cumulé supérieur à 3 000 000 Fcfa. Malgré ces éléments, Alé Dia soutient s’être sentie exploitée, au motif qu’elle n’aurait jamais perçu de salaire et qu’elle a assumé des charges diverses (loyer, électricité,connexion, entretien) sans réelle compensation. Elle n’a
cependant été en mesure de produire que des pièces partielles à l’appui de ces affirmations (contrat de location pour deux mois), reconnaissant l’absence de factures pour les autres postes (collation, transport des participants, confection de supports). Le ton affectif et reconnaissant relevé dans certains de ses messages adressés à Zoé par les enquêteurs, en contradiction avec sa posture actuelle, a été justifié par Aléle Dia comme relevant d’une forme de gratitude initiale, avant de comprendre la nature frauduleuse de la structure.Dans la foulée, Mamadou Lamine Ndiaye et Ibra Seck ont été convoqués et entendus. Désignés respectivement
comme chefs de centres dans les localités de Sandiarra (Mbour) et Rufisque, ils disent avoir agi sur instruction de profils anonymes opérant sous des pseudonymes tels que « Johanna » ou «Sara », via des canaux de communication chiffrés, principalement WhatsApp. S’agissant de Mamadou Lamine Ndiaye, ce dernier a reconnu avoir été désigné comme chef du centre Seyp à
Mbour et avoir organisé une réunion de présentation de la plateforme dans la commune
de Sandiara en janvier 2025. Mamadou Lamine Ndiaye a confirmé avoir perçu des commissions équivalentes à 12 % des montants versés par les recrues qu’il avait parrainées. Les investigations ont permis de mettre en évidence qu’il gérait les
fonds issus de ses activités sous la supervision d’un profil identifié comme «Sara», à qui il adressait des comptes rendus réguliers. Une partie des fonds collectés dans ce cadre était réceptionnée par des passerelles telles que Sunutech, Income, Pixenox et d’autres entités similaires, puis redistribuée via des comptes Wave et Orange Money rattachés à divers numéros sénégalais.
De son côté, Ibra Seck a déclaré avoir été recruté par le même canal pour devenir chef de pôle
à Rufisque. Sans contrat formel ni véritable vérification de l’en‐ tité l’ayant sollicité, il a néanmoins consenti à ouvrir un bureau début mai 2025, avant de constater rapidement le caractère illusoire des promesses de rémunération. Il a confirmé avoir reçu des fonds des organisateurs pour la location du local (600 000 Fcfa), l’immobilier (850 000 Fcfa) et l’affichage
(465 000 Fcfa). Ibra Seck a également participé à des réunions d’information via des groupes
WhatsApp, en assurant la diffusion d’invitations aux potentiels adhérents par ce biais. Il a indiqué avoir reçu des directives écrites l’invitant à solliciter des paiements supplémentaires de
la part des membres, sous couvert de débloquer des comptes ou de régulariser des situations
prétendument contractuelles. Les recherches des experts de la Dsc ont permis d’obtenir des
informations précises sur les titulaires des comptes bénéficiaires. Il en ressort que la
société Sunutech est juridiquement rattachée à un ressortis‐ sant de nationalité chinoise, dénommé Xing Xiao. Les documents transmis à cet effet, incluent une copie du passeport, une déclaration notariée de conformité et un contrat de bail
pour un local situé à la Cité Keur Gorgui, zone réputée pour accueillir des entreprises de domiciliation administrative. Ces éléments ont été confirmés par l’analyse des statuts juridiques
de Sunutech, qui identifient également sous le nom de Xing Xiao, fondateur et gérant unique. Le relevé d’identité bancaire (Rib) de Sunutech
également versé au dossier, indique que l’entité incriminée détenait un compte auprès de
Fn Bank Sénégal. Ce compte bancaire a été utilisé comme point de transit pour des fonds collectés auprès des victimes, dans une phase ultérieure de l’arnaque où des versements plus importants étaient exigés au titre de «réactivation de compte» ou de participation au « fonds de richesse ». Sunutech a utilisé un compte agrégateur tiers hébergé par la société Connekt4 Sénégal, elle‐même étant une filiale de Connekt4
Côte d’Ivoire, opérant via une Api (interface de programmation d’applications) d’administration de flux financiers.
Sur le fil, un contrat de partena‐ riat a été produit entre Sunu‐ tech Ld et Connekt4, daté du
06 mars 2024 et permettant à Snutech de bénéficier de cette solution technique. Selon les informations obtenues par la Dsc, la plateforme Connekt4 était administrée depuis la Côte d’Ivoire, en cohérence avec les documents contractuels liant Connekt4 Sénégal à sa maison
mère ivoirienne. Ce faisceau d’indices permet clairement de conclure une orchestration à
partir la Côte d’Ivoire, d’une fraude numérique opérée au Sénégal, sous la couverture d’une société à gestion chinoise, dans une configuration transnationale parfaitement structurée. La centralisation des transactions via un agrégateur externe, combinée à des stratégies de recrutement phy‐ sique et digital localisé, révèlent un modèle d’arnaque hybride, difficilement détectable sans
corrélation entre les sources technique
Dans ce contexte, les mouvements migratoires des princi‐ paux responsables identifiés de la société Sunutech ont été re‐ tracés par la Dsc en collabora‐ tion avec les autorités aéroportuaires. Les résultats reçus ont confirmé que Xing
Xiao et Lifan Hu, détenteurs des droits sociaux de ladite entreprise, ont quitté le territoire national sénégalais entre le 18 et le 24 mai 2024, en direction de la Côte d’Ivoire. Cette information corrobore les connexions techniques relevées à Abidjan sur l’interface d’administration de la plateforme de paiement et renforce l’hypothèse d’un pilotage opérationnel, depuis le territoire
ivoirien, dans un contexte de fraude structurée transnationale à caractère organisé.
39.846 victimes répertoriées à ce stade grâce à leurs numéros
Des mêmes suites, l’exploitation du fichier de transactions reçu de la société Connekt 4 Sénégal dans le cadre de l’en‐ quête, permet d’évaluer de
manière précise, l’ampleur du préjudice global subi par les victimes. Ce relevé, transmis par voie de réquisition aux poli‐ ciers, comporte un total de 57
921 opérations financières liées à la structure Sunutech, pour un montant cumulé de 2 539
365 710 Fcfa. L’analyse de ces transactions par la Dsc permet d’identifier 39 846 numéros de
téléphone distincts, attestant du nombre minimal de victimes impliquées dans ce système
frauduleux. Ces opérations ont été enregistrées principale‐ ment entre les mois d’octobre 2024 et mai 2025, et correspondent aux paiements des diffé‐ rentes formules proposées aux membres de la plateforme Seyp (P1 à P10), sous couvert de
visionnages rémunérés de vi‐ déos. L’ensemble de ces fonds a transité à travers les passe‐ relles techniques opérées par Sunutech, en ayant recours à des solutions de paiement comme Wave, PixeLov, et Income. Il résulte de l’analyse
technique et financière faite par les policiers, que le modèle économique illusoire mis en place, repose sur un système pyramidal de masse, exploitant les attentes de rémunération fictive pour capter des flux fi‐ nanciers via des moyens numériques localement ancrés, mais administrés à distance.
L’enquête éclabousse les responsables de Connekt4
Les auditions des principaux responsables de Connekt4, au premier rang desquels Jean
Paul Ghislain Louis Perrotte (en fuite), Mme Marjan Céline Ka‐ touzian (en fuite) et d’autres
cadres de la cellule conformité, ont révélé un schéma préoccu‐ pant : bien qu’ayant détecté
des volumes de transactions anormalement élevés supé‐ rieurs à 2,53 milliards Fcfa entre
octobre 2024 et mai 2025 au‐ cune mesure effective n’a été prise pour alerter les autorités
compétentes, en particulier la Centif, ni pour suspendre les opérations. Les responsables
entendus ont reconnu qu’aucune déclaration de soupçon n’a été émise dans les délais re‐ quis, invoquant des procédures internes inabouties et une coordination défaillante entre
les services opérationnels et les cellules de contrôle.
Le constat des enquêteurs est sans appel : le système mis en place par Connekt4 Sénégal a
constitué un levier technique fondamental ayant permis aux organisateurs de la fraude
d’opérer en toute discrétion. En substance, la plateforme leur a offert la possibilité d’ef‐ fectuer des transferts directs de fonds vers des comptes
Wave et Orange Money, sans que ces mouvements ne soient captés par les circuits bancaires
traditionnels. Ce mécanisme a eu pour conséquence de sous‐ traire les flux financiers aux dispositifs classiques de surveillance, contournant ainsi les obligations de vigilance imposées par le cadre réglementaire en matière de lutte contre le blanchiment des capitaux. Pire, le recours à l’interface technique fournie par Connekt4 a permis aux frau‐ deurs de disposer d’un outil de
gestion des paiements à la fois souple et opaque, facilitant la redistribution des fonds collec‐ tés. Les sommes extorquées ont pu être éclatées sous forme de virements instantanés ou de décaissements en es‐ pèces, sans authentification rigoureuse des bénéficiaires finaux, ni traçabilité effective des opérations au regard des normes en vigueur. Loin de se limiter à un rôle purement technique, Connekt4 Sénégal a offert aux fraudeurs un levier stratégique majeur pour jouir des produits de leur criminalité sans être inquiétés, en leur ou‐ vrant un accès privilégié aux moyens de paiement les plus diffusés et les moins contrôlés au plan réglementaire (Wave, Orange Money), tout en mas‐ quant les flux aux radars du sys‐ tème bancaire officiel.
Comment Babaly Ly facilitait la jouissance des produits de la fraude par les organisateurs de la plateforme Seyp
Par ailleurs, les interrogatoiresnsuccessifs de Babaly responsa‐ ble portefeuille Business à Orabank‐Agence des Parcelles assainies, ainsi que ceux de ses proches collaborateurs ont per‐ mis de mettre en lumière un schéma structuré d’utilisation de comptes personnels, de numéros de téléphone et de moyens de paiement mobile,
mis à disposition sciemment ou par instrumentalisation, dans le but de recevoir, masquer et redistribuer des fonds issus des
opérations de change d’actifs numériques, en particulier de cryptomonnaies de type Usdt.
Il ressort de manière claire des déclarations croisées et des éléments matériels collectés (relevés de transactions, capture issues de l’exploitation des té‐ léphones portables) que Babaly Ly a joué un rôle pivot, coordonnant l’utilisation de ces canaux parallèles afin de
faciliter la jouissance des produits de la fraude par les orga‐ nisateurs de la plateforme Seyp. Les investigations ont mis en évidence que Babaly Ly
n’a pas seulement agi en tant qu’intermédiaire technique, mais qu’il a organisé et structuré un véritable réseau de dis‐ sémination des flux, en
mobilisant de manière active son cercle familial et relationnel. Ses actions ont consisté à recevoir les fonds sur ses propres comptes ou ceux de ses
proches, à en organiser le re‐ trait, puis à en redistribuer les montants sous forme de liquidités ou via de nouveaux trans‐ ferts numériques. Ces
opérations se sont déroulées en dehors de tout cadre légal ou réglementaire, au mépris des obligations déclaratives en matière de change et de lutte contre le blanchiment. L’ampleur du circuit financier ainsi mis en place est estimée à un
montant provisoire supérieur à 70 millions de Fcfa , selon les recoupements effectués sur la
base des transactions formel‐ lement identifiées à ce stade de l’enquête. La position centrale de Babaly Ly dans cette architecture apparaît d’autant plus manifeste qu’il a su exploiter son expertise acquise dans le secteur bancaire pour
contourner les dispositifs classiques de vigilance. Il a ainsi permis aux fraudeurs de trans‐ former des actifs numériques opaques en valeurs fiduciaires
exploitables localement, sans alerter les systèmes institu‐ tionnels. Son rôle a été ag‐ gravé par l’usage de relais familiaux : trois de ses proches
ont reconnu avoir mis à disposition leurs comptes ou numé‐ ros de téléphone sur demande
expresse de Babaly Ly, parfois sans pleine conscience des implications, mais dans un schéma qui démontre la vo‐ lonté du mis en cause d’augmenter la capacité de dissimulation et de dilution des flux. Ce schéma a permis aux
organisateurs de la fraude de recycler les fonds issus de la criminalité, de les transformer
en liquidités exploitables localement et de les dissimuler aux dispositifs institutionnels de
contrôle. Le recours à l’infra‐ structure technique de Connekt4 Sénégal, laquelle a servi d’agrégateur et de passe‐ relle vers les comptes Wave et Orange Money, a facilité la dis‐ sémination rapide des fonds sans déclenchement des alertes réglementaires attendues, ni suspension des flux malgré des signaux internes convergents d’activité atypique.
CMG, Libération

