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Les transitions politiques échouent rarement en raison des promesses initiales qu’elles annoncent. Elles butent plus souvent sur l’épreuve du réel, lorsque l’exercice du pouvoir révèle des contraintes longtemps dissimulées. Le Sénégal, à cet égard, vit aujourd’hui une séquence décisive. Hériter d’une dette publique excédant 120 % du PIB constitue déjà un fardeau majeur. Découvrir qu’une part significative de cette dette a été contractée hors des procédures légales, en marge des autorisations parlementaires, transforme une difficulté budgétaire en un test de solidité institutionnelle et de respect de l’État de droit financier.

Le chiffre, en lui-même, n’est pas l’essentiel. Le cœur du problème réside dans la nature juridico-financière des engagements accumulés par l’ancien régime. La dissimulation d’obligations, le recours à des mécanismes extrabudgétaires et le contournement durable du contrôle parlementaire ne sauraient être réduits à de simples erreurs de gestion. Ils constituent des atteintes graves aux principes fondamentaux des finances publiques — sincérité, transparence, autorisation et responsabilité.
Cette pratique a produit une dette qui n’est pas seulement lourde, mais institutionnellement fragilisée. Une dette peut être soutenable sur le plan macroéconomique tout en étant juridiquement irrégulière ; elle peut être remboursable sans être pleinement légitime. Lorsqu’un État engage la collectivité sans information loyale ni consentement démocratique, il rompt le lien entre souveraineté populaire et contrainte budgétaire. La dette ainsi constituée devient un passif institutionnel, qui limite la liberté de décision du pouvoir successeur et altère la crédibilité de l’État, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

C’est dans ce contexte que le discours du Premier ministre Ousmane Sonko devant l’Assemblée nationale prend tout son sens. En appelant à un effort collectif prolongé et en affirmant la primauté de la production sur la redistribution, il ne formule pas un renoncement politique, mais une nécessité juridique et budgétaire. Un État dont les marges sont absorbées par des engagements irréguliers ou mal documentés ne dispose plus de la latitude requise pour déployer immédiatement un programme de transformation ambitieux.
Le nouveau pouvoir hérite en effet d’un handicap structurel abyssal : un écart massif entre les engagements officiellement affichés et la réalité des passifs découverts, dont une partie pose de sérieuses questions de légalité. Ce déficit, à la fois financier et normatif, rend matériellement impossible l’exécution intégrale et immédiate du programme initial du Pastef, sans exposer l’État à des risques majeurs de rupture de paiement, de contentieux ou de perte de crédibilité. Gouverner, dans ces conditions, revient d’abord à restaurer la légalité budgétaire, condition préalable à toute action publique durable.

L’héritage du régime précédent accentue encore la gravité du défi. L’opacité budgétaire, le contournement des mécanismes de contrôle et la construction d’une façade artificielle de soutenabilité ont transféré au nouveau pouvoir une charge qui dépasse la seule alternance politique. Ces pratiques ont différé les arbitrages difficiles, masqué les risques réels et accumulé des obligations dont le coût est désormais supporté par l’ensemble de la société.

Le pouvoir actuel a fait le choix d’une voie exigeante. Sous l’autorité du Président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko, l’État honore ses engagements tout en interrogeant les méthodes qui ont conduit à l’impasse. Depuis la transition, le Sénégal avance dans un environnement de dette toxique, sans déni ni fuite en avant, conscient que la crédibilité financière se reconstruit d’abord par la vérité.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’acceptation par Ousmane Sonko du rôle de « gardien de la révolution Pastef ». Cette posture n’a rien de symbolique ou de romantique. Elle traduit la conscience d’une situation d’une gravité exceptionnelle, où la survie du projet politique dépend de la capacité à réparer l’État avant de le transformer. Assumer ce rôle, c’est accepter l’impopularité temporaire, imposer la discipline budgétaire et placer la restauration de la légalité financière au-dessus des bénéfices politiques immédiats. Cette gravité devrait interpeller tout Sénégalais conscient : lorsqu’un responsable accepte de gouverner contre la facilité, c’est que les fondations mêmes de l’État ont été mises à l’épreuve.

Depuis la transition, l’ampleur de l’héritage découvert dépasse les scénarios les plus pessimistes. Elle impose une révision brutale des temporalités politiques. Tous ceux qui ont contribué à la chute de l’ancien régime sont désormais confrontés à une tâche autrement plus exigeante : faire de la rupture politique le socle d’une refondation durable de l’économie et de l’État. La victoire électorale n’était qu’un commencement ; l’épreuve réelle commence avec l’exercice du pouvoir.

Pour les partenaires internationaux, le Sénégal constitue un cas d’observation singulier. La soutenabilité de la dette ne se réduit ni à des ratios ni à des modèles abstraits. Elle se mesure à la capacité d’un État à dire la vérité, à restaurer ses institutions budgétaires et à mobiliser la société autour de la production et de l’investissement. Les pays peuvent survivre à une dette élevée ; ils résistent rarement à une dette élevée associée à l’opacité.

Le Sénégal est à un carrefour. Soit l’effort collectif et la primauté accordée à la production permettent de reconstruire progressivement la confiance et la capacité productive, soit le court-termisme reproduit les erreurs du passé. Ce choix dépasse l’économie : il engage l’histoire politique du pays.

Dans un continent souvent sommé d’agir vite ou de suivre des trajectoires prescrites, le Sénégal offre une leçon rare : certaines transitions choisissent la vérité avant le confort. Peu y survivent. Celles qui y parviennent refondent durablement l’État.

Abdoulaye Ahmed SeyeAncien Inspecteur Général des Finances

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