Il agit comme une loupe. L’image était déjà là, floue, quand nous croyions voir clair dans le bain de la lutte, des envolées militantes et des promesses partagées. Il a suffi de zoomer pour tomber des nues.
Dans l’adversité, tous les compagnons se ressemblent. La lutte crée une fraternité évidente, parce qu’elle ne coûte rien de plus que ce que l’on a déjà perdu. C’est l’accès qui sépare. Le jour où il y a quelque chose à garder, chacun se met à calculer ce qu’il pourrait garder seul. On découvre alors qui était fidèle au projet, et qui n’était fidèle qu’au chemin menant à ce qu’il tenait pour un gain.
Il faut nuancer, cependant. La rupture n’est pas la trahison. Un homme peut changer d’avis, se tromper, revoir sa position. La trahison est ailleurs : dans l’écart entretenu entre ce que l’on dit et ce que l’on prépare, dans l’usage de la confiance d’autrui comme d’un instrument au service de ses seuls intérêts.
La blessure la plus douloureuse n’est d’ailleurs pas celle que l’autre inflige. C’est celle que l’on s’inflige en se retournant sur soi-même : comment n’ai-je pas vu ? Cette question est plus dure que la trahison elle-même, parce qu’elle n’atteint pas nos sentiments, mais notre jugement. Or le jugement, pour un homme engagé et convaincu, est fondamental. Cette épreuve enseigne l’humilité aux forceps : on ne sait rien d’autre que ce que l’on croit savoir. Tout est remis en question.
Il existe une facilité : conclure que les hommes sont mauvais, que la confiance est une faiblesse et qu’il faut désormais s’endurcir. Conclusion commode, posture inutile : c’est comme bâtir un mur pour empêcher une invasion de criquets.
La voie juste est la plus humaine. Elle est pleine d’incertitudes, mais elle est autrement plus féconde : c’est la vie même.
J’ai appris rétrospectivement à connaître ces gens. Certains, que je tenais en haute estime, dont je croyais l’engagement sincère, la piété authentique et la conviction chevillée à notre combat pour le pays.
Ils ont développé, de manière exponentielle, le syndrome du parvenu. Leur ascension sociale et financière, aussi rapide que douteuse, ne dissimule pas l’insécurité profonde qui les habite : frustrations accumulées, rancœurs anciennes, complexe d’infériorité.
Les plus zélés, et les plus sots, se portent volontaires pour invectiver, insulter et mentir à longueur de journée. Chez eux, c’est une forme de thérapie : le bruit qu’ils font doit couvrir ce qu’ils savent d’eux-mêmes. Ils resteront pourtant ce qu’ils sont : des hommes sans envergure, et des renégats.
Puis il y a les autres. Ceux que nous avons fréquentés longtemps sans connaître leur vrai visage : les sournois, les exécutants des basses œuvres d’aujourd’hui . Ils organisent, manipulent, mentent, et s’introduisent jusque dans votre vie privée pour essayer de vous faire mal. Ils n’ont rien compris. C’est aussi une des caractéristiques du parvenu: il ne comprend pas qu’avec tous ses privilèges, il est impuissant face à la dignité . Comment le comprendrait-il? Il n’en a pas .
Très discrets, ils s’enrichissent tout autant, et davantage encore, sur le dos du peuple sénégalais. Porteurs de mallettes du soir, ils veulent vivre en quelques mois tout ce dont ils ont rêvé toute une vie : l’argent, les femmes, les voyages, les voitures, les maisons, les terrains.
Ils changent d’entourage parce qu’ils ne peuvent plus soutenir le regard de ceux qui les ont aidés hier, sans rien attendre en retour. Ils ne peuvent plus fréquenter ceux qui connaissent leur passé, à moins que ceux-là ne soient des traîtres comme eux. Tant mieux.
Qu’Allah nous préserve de la proximité de tels hommes.
Mon plus grand regret est de les avoir côtoyés sans jamais déceler leur perfidie ni mesurer leur bassesse.
Car ils n’ont pas seulement trahi un projet. Ils ont trahi les martyrs, les prisonniers, les blessés, les patriotes. Ils ont trahi le peuple sénégalais.

