La justice espagnole a prononcé un non-lieu provisoire et ordonné le classement d’une procédure visant l’entreprise AEE Power EPC dans le cadre du dossier de l’électrification rurale de l’ASER. Dans sa décision, le magistrat instructeur estime notamment qu’aucun indice ne permet, à ce stade, de retenir une appropriation indue des sommes versées à l’entreprise. Une décision qui vient fragiliser les accusations portées dans le volet espagnol de cette affaire par le député Thierno Alassane Sall.
C’est un nouveau rebondissement dans l’affaire ASER-AEE Power. La justice espagnole vient de rendre une décision qui constitue un sérieux revers pour la procédure engagée en Espagne contre l’entreprise AEE Power EPC, dans le cadre des soupçons de malversations financières liés au marché d’électrification rurale conclu avec l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER).
Dans cette décision rendue par la Section d’instruction du Tribunal de première instance de Madrid, siège n° 52, dans le cadre des diligences préalables n° 140/2026, le magistrat prononce un non-lieu provisoire et le classement de la procédure.
Les motifs développés dans la décision sont particulièrement importants. Le juge relève que les sommes avancées à AEE Power EPC ont été créditées sur le compte bancaire courant de l’entreprise à compter du 11 juin 2024. Il souligne également que ces fonds sont couverts par des garanties destinées à permettre leur restitution éventuelle à l’ASER, notamment celles émises par la Société nationale d’assurance du crédit et du cautionnement ainsi que par les deux dirigeants de l’entreprise faisant l’objet de l’enquête.
Plus encore, le magistrat considère qu’aucun élément ne permet, à ce stade, de retenir une appropriation indue des sommes reçues à titre d’acompte. La décision précise que leur versement sur le compte bancaire de l’entreprise est établi et qu’aucune irrégularité n’a été relevée dans les actes examinés.
En conséquence, le juge estime que les éléments recueillis ne permettent pas de considérer comme suffisamment établie la commission de l’infraction ayant motivé l’ouverture de la procédure. Il prononce ainsi un non-lieu provisoire, sans préjudice d’une éventuelle récupération des sommes par l’administration sénégalaise grâce aux garanties fournies.
Thierno Alassane Sall avait fait du dossier une arme politique
Cette décision intervient dans un contexte où le député et président du parti République des Valeurs, Thierno Alassane Sall, avait considérablement investi le dossier ASER-AEE Power sur le terrain politique et médiatique.
Le parlementaire avait notamment annoncé avoir saisi la justice espagnole dans le cadre de soupçons de détournement portant sur les fonds mobilisés pour le projet d’électrification rurale. Il avait fait de cette affaire l’un de ses principaux axes d’interpellation du pouvoir, en mettant particulièrement en cause la gestion du dossier par les autorités sénégalaises et en ciblant politiquement le camp du Premier ministre Ousmane Sonko.
Le 11 juin 2026, il annonçait sur sa page Facebook avoir reçu de la justice espagnole des documents qu’il présentait comme exhaustifs et relatifs aux transactions bancaires au cœur de l’affaire AEE Power EPC-ASER.
« J’ai reçu, de la justice espagnole, des documents exhaustifs relatifs aux transactions bancaires au cœur de l’affaire AEE Power EPC-ASER », écrivait-il, avant d’annoncer une conférence de presse destinée à révéler, selon ses propres termes, où étaient passés les 37 milliards de francs CFA évoqués dans ce dossier.
Lors de cette sortie médiatique, le député avait exposé des éléments bancaires qu’il présentait comme la preuve de mouvements financiers suspects après le versement des fonds à l’entreprise espagnole.
Mais la décision aujourd’hui rendue par le magistrat espagnol apporte une lecture judiciaire sensiblement différente des éléments examinés : les fonds ont bien été crédités sur le compte de l’entreprise, leur versement n’a pas été jugé irrégulier et aucun indice d’appropriation indue n’a été retenu à ce stade.
AEE Power EPC avait également porté plainte contre Thierno Alassane Sall
L’affaire comporte désormais un autre volet judiciaire, cette fois dirigé contre le député lui-même.
Le 24 juin 2026, la société AEE Power EPC a annoncé avoir déposé une plainte contre Thierno Alassane Sall, à la suite de ses déclarations publiques et de la divulgation de documents bancaires concernant l’entreprise et ses dirigeants.
Dans sa plainte, la société espagnole lui reproche notamment des faits présumés de diffusion de fausses nouvelles, de diffamation et de mensonge public. Elle évoque également une collecte et une obtention prétendument frauduleuses de documents bancaires, leur divulgation sans autorisation, une atteinte à l’image et à la notoriété de l’entreprise et de son dirigeant, ainsi qu’une violation du secret de l’instruction.
Ces accusations constituent, à ce stade, les griefs formulés par AEE Power EPC et non des infractions judiciairement établies à l’encontre du parlementaire.
Un dossier loin d’avoir livré tous ses secrets
Si la décision espagnole marque un tournant dans la procédure concernée, elle ne signifie pas pour autant la clôture de l’ensemble du dossier ASER-AEE Power.
Au Sénégal, le Pool judiciaire financier a annoncé, le 17 août 2026, l’ouverture d’une information judiciaire à la suite de la plainte déposée par Thierno Alassane Sall le 16 octobre 2025. Cette procédure porte notamment sur des faits présumés de détournement de deniers publics, de faux et usage de faux, de blanchiment de capitaux et d’autres infractions susceptibles d’être révélées par l’instruction.
Le volet sénégalais suit donc son propre cours et devra être apprécié à la lumière des investigations menées par les autorités judiciaires compétentes.
Une chose est désormais certaine : le non-lieu provisoire prononcé à Madrid constitue un revers pour les accusations examinées dans cette procédure espagnole. Mais entre les procédures engagées en Espagne et au Sénégal, la bataille judiciaire autour du marché d’électrification rurale de l’ASER est loin d’être terminée.

